26 juin 2006

TL4 : Notes sur le chapitre IX des politiques d'Aristote.

Pour ceux de TL4 qui iraient à l'oral de contrôle : Aristote, les politiques livre I, suite et fin du Chapitre 9.

Deuxième partie (§§ 5 à 11, de la page 43 à la page 45)
Après avoir établi la différence entre valeur d’usage et valeur d’échange, Aristote s’interroge, à partir du § 5 sur l’origine de l’échange.
Cette réflexion sur l’origine de l’échange nous permet de comprendre pourquoi l’échange peut porter sur n’importe quoi (autrement dit, toute chose peut avoir une « valeur d’échange »).
L’échange, dont « le troc » est la forme première, est un processus qui ne peut s’effectuer que si coexistent plusieurs communautés. L’échange présuppose donc l’existence d’une communauté dans laquelle il n’y pas d’échange mais dans laquelle « tout est mis en commun » : la famille. Cela veut dire qu’au sein d’une même famille les différents membres se partagent entre eux ce que la communauté domestique peut produire. C’est la communauté familiale elle-même (et non certains des individus qui la composent) qui constitue l’agent économique élémentaire.
L’échange va naître à partir du moment où des communautés distinctes sont en mesure de produire des choses dont ne disposent pas les autres communautés domestiques qui en ont pourtant besoin. Par exemple, une famille de paysans produit du blé mais est incapable de se procurer du poisson et à l’inverse une famille de pêcheurs produit du poisson mais ne dispose pas de blé… Autrement dit pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait au moins deux communautés distinctes produisant chacune un bien utile à l’autre communauté, mais lui faisant défaut ! C’est la complémentarité des besoins qui va motiver un transfert de biens entre les deux agents (les familles). Si l’on reprend notre exemple, la famille de paysans va troquer une partie de son blé contre une partie des poissons de la famille des pêcheurs.
On voit donc ici que l’échange est un jeu dans lequel chacun sort gagnant à partir du moment ou les biens échangés sont certes différents (le blé ce n’est pas du poisson) mais « équivalent » (X quantité de blé = Y quantité de poisson) et permettent « de compléter l’autarcie naturelle » c’est-à-dire de répondre aux besoins élémentaires de la communauté domestique sans que l’on cherche à tirer un bénéfice, un enrichissement financier de cet échange).

Qu’est-ce qui fait, dans ce cas que le commerce naturel des hommes s’est progressivement dégradé en chrématistique (autrement dit en une recherche mercantile du profit qu’Aristote condamne) ? La réponse est simple : à partir du moment où l’usage de la monnaie fut introduit.
Dans le § 7 Aristote montre qu’à un moment de l’histoire la monnaie est devenue indispensable : lorsque les échanges commencent à concerner des sociétés de plus en plus éloignées les unes des autres ; lorsque le transport des objets de troc se complique au point que l’acte de donner et celui de recevoir ne peut plus être instantané mais doit être différé (ainsi notre paysan et notre pêcheur peuvent vouloir s’échanger des biens qu’ils ne peuvent pas produire à la même saison).
Pour que l’échange soit encore possible dans ces nouvelles conditions : « on convient d’une matière que l’on puisse aussi bien donner que recevoir, et qui, tout en étant elle-même du nombre des choses utiles, ait la faculté de changer facilement de main pour les besoins de la vie » (p. 44, § 8).
Ce qu’il faut retenir dans cette analyse c’est surtout le début de cette citation. La monnaie est :
a) - une matière que l’on puisse « donner » à la place de ce que l’on ne peut pas donner dans le cadre de l’échange (le pêcheur qui ne peut pas encore fournir le poisson qu’il n’a pas encore pêché, peut toutefois déjà se procurer du blé s’il donne de l’agent, c’est-à-dire l’équivalent du poisson qu’il fournira à l’avenir).
b) - une matière que l’on puisse « recevoir » à la place de ce que l’on devrait recevoir dans le cadre de l’échange (le paysan peut disposer avec la monnaie qu’il reçoit de l’équivalent du poisson que le pêcheur ne peut pas encore lui fournir…).
Ainsi se retrouve réglé le problème du décalage temporel entre l’acte de donner et celui de recevoir. La monnaie constituant un moyen terme entre les biens devient ainsi un instrument de mesure des biens échangés. Ainsi X quantité de blé = Z quantité d’agent = Y quantité de poisson, autrement dit : si 10 kg de blé valent 10 euros et 1 kg de poisson vaut aussi 10 euros, alors 10 kg de blé vaut 1kg de poisson… En vendant à ce prix ses dix kg de blé, le paysan dispose de quoi acheter le kg de poisson que le pêcheur n’a pas encore pêché (puisque ce n’est pas encore la saison…)


Or ce que montre Aristote à partir du § 9 c’est que c’est justement l’invention de la monnaie (qui en tant qu’instrument de mesure des échanges est une bonne chose) qui a poussé les hommes à faire de l’échange non plus un moyen de satisfaire les besoins de la communauté mais un instrument de profit. L’invention de la monnaie nous fait progressivement passer d’un système d’échange dans lequel l’argent (A) permet d’échanger une marchandise (M) contre une autre (M’) : ce qui donne le schéma suivant M – A – M’ ; à un système dans lequel l’acquisition de marchandise n’a plus pour finalité de ce procurer des biens nécessaires mais de faire toujours plus d’agent (A’) : on se retrouve donc avec le schéma suivant : A – M – A’.

Il s’agit d’une véritable inversion des valeurs entre ces deux systèmes d’échange, c’est-à-dire entre d’une part « l’administration familiale » (premier système) et la chrématistique (second système).
Le premier système vise à obtenir l’ensemble des richesses qui vont permettre la vie heureuse (un ensemble de richesses qui constituent un patrimoine). Or la richesse nécessaire au bonheur est limitée ; et même s’il est vrai qu’elle n’est pas accessible à tous les hommes, elle est toujours humainement possible.
Avec la chrématistique la richesse n’est plus synonyme de patrimoine permettant de mener une vie heureuse mais d’argent ! Cette identification nous fait tomber dans la démesure car le seul souci de l’homme est dès lors celui d’avoir toujours plus d’argent.