26 juin 2006

TES1, Notes sur le chapitre XVI du Prince, de Machiavel.

Machiavel, Le prince, chapitre XVI.
Dans ce texte, Machiavel aborde le choix des qualités bonnes ou mauvaises (autrement dit des vices et des vertus) qu’il faut savoir utiliser en politique.
Sa thèse consiste à démonter que le succès du Prince n’est assuré que s’il choisit ce que la morale réprouve (les vices, ici être lésineur) et ne cherche pas à agir en suivant ce que la morale commande (la vertu, ici être généreux). En faisant ainsi, il agit en conformité avec les lois de la nature humaine auxquelles il doit impérativement se plier s’il veut réussir en politique.


(§ 1) La « libéralité » est-elle un bon moyen de conserver le pouvoir ? La première partie est une démonstration brillante de l'incompatibilité de la libéralité et la conservation du pouvoir. Toute le développement de Machiavel vise à nous faire comprendre que, dans l’idéal, la libéralité « serait » (p. 164) pour le prince une excellente chose (puisqu’elle est une vertu, l’expression du tempérament généreux, humain), néanmoins elle est difficilement compatible avec l’action politique qui vise à la conservation du pouvoir.
Machiavel essaie de dégager les différentes motivations de la libéralité en politique :
- pour « acquérir le renom » (ici, l’usage de la libéralité est intéressé : si le prince passe pour libéral, il sera estimé de ses sujet, il aura donc plus de facilité à conserver le pouvoir).
- pour la pratiquer « comme on doit pratiquer les vertus » (ici la libéralité n’est pas un moyen mais bien une fin en soi : le prince est libéral parce qu’il a le seul souci d’être humain, bienveillant à l’égard de ses semblables. Sa générosité, est contrairement au premier cas désintéressée.)
Dans les deux cas, le recours à la libéralité se retournera contre le prince.

Premier cas de figure : le prince emploie la libéralité « comme on doit pratiquer la vertu » :
Dans ce cas de figure, parce qu’elle obéit à une motivation purement morale, le prince ne cherchera pas à mettre en scène sa générosité. En effet, un prince qui cherchera à faire la « publicité » de sa générosité fera perdre à celle-ci tout caractère moral, pour devenir quelque chose comme une stratégie de communication (un moyen de soigner son image auprès du peuple). Donc le prince vertueux sera généreux sans jamais le montrer.
Mais dans ce cas il passera pour un « lésineur » : Car le peuple ne percevra jamais ce que le prince lui prodigue comme une marque de générosité s’il ne signifie pas au peuple qu’il fait preuve de libéralité ! (par une mise en scène qui donne à penser à ses sujets que le Prince donne plus que ce qu’ils auraient dû obtenir de lui). Sans cette ostentation, le peuple considérera que le prince lui donne seulement ce qu’il lui doit, et que ce dernier n’a aucun mérite.

Second cas de figure : le prince emploie la libéralité pour acquérir une « réputation ».
Dans ce cas de figure : « cela te coûtera cher » précise Machiavel.
En effet, si le prince veut soigner son image et paraître généreux aux yeux du peuple, il faudra veiller à satisfaire une infinité d’appétits insatiables. Le prince ne sera jamais suffisamment fortuné pour donner de quoi satisfaire les désirs du peuple, car c’est un gouffre insondable (c’est bien connu : à peine satisfait, le désir se relance). Si bien que le prince finira (pour ne pas être ruiné) par reprendre d’une main ce qu’il a donné de l’autre et il devra « à la fin, accabler le peuple d’impôts ».
Mais il ne faut pas s’étonner si, dans ces conditions, le peuple éprouve du mépris et de la haine pour celui qui agit ainsi (qui commence par donner et finit par reprendre). Il donnera le sentiment d’être qui ne sait pas tenir ses promesses et commettant des injustices (puisque ne pouvant combler tous les appétits, il y en aura forcément qui seront lésés).
Au bout du compte, il finira par renoncer à la générosité et devenir parcimonieux s’il veut conserver le pouvoir. Tout se passe comme si la conservation du pouvoir n’était possible qu’en étant parcimonieux (c’est-à-dire regardant à la dépense). Il y a là quelque chose comme une loi universelle et nécessaire de la nature humaine à laquelle toute tentative de déroger se solde par un échec (par un retour sous une forme encore plus violente de ce que l’on a cherché à refouler) : la parcimonie est le destin de l’homme politique. Et c’est en acceptant ce destin et non en le refusant que l’on peut en triompher !

Il s’agit bien là d’une critique du « volontarisme » en politique : L’homme politique qui cherche à imposer des règles d’action qui ne tiennent pas compte de la nature humain (mais seulement d’un idéal moral qui prétend aller contre cette nature) se soldera par un échec. En un mot, l’action politique doit être réaliste ou ne pas être


(§ 2) Machiavel va justement montrer, dans la deuxième partie que, paradoxalement, le prince qui laisse dans l’histoire l’image ou la réputation d’un libéral a toujours commencé par être parcimonieux, lésineur.
En effet, l’argent qu’il ne dépense pas pour asseoir sa réputation va servir, s’il est bien utilisé, à assuré sa puissance. L’argent du prince lui permet de bien entretenir une force conséquente qui peut veiller à la stabilité du peuple qu’il dirige, en dominant toutes les autres forces qui constituent le groupe social. Autrement dit, la parcimonie du prince est encore la meilleure façon de réaliser la paix civile et la prospérité du peuple.
C’est justement en réalisant cette conséquence ultime de l’action politique que le plus lésineur des princes sera perçu par ces sujets comme le plus généreux : en rendant par la prospérité économique l’argent prélevé.

On peut donc voir ici que c’est parce qu’il se donne comme instrument le vice (être lésineur) que le prince accomplit son contraire : la vertu. Celle-ci ne peut donc s’accomplir, dans l’action politique qu’à condition de laisser opérer le vice !


(§ 3) La troisième partie commence par énoncer la conclusion de toute cette analyse : « Un prince doit se soucier peu qu’on le traite de ladre » (c’est-à-dire qu’on le traite de voleur).
Autrement dit, le bilan que l’on peut tirer de cette réflexion est que le prince de doit avoir aucun état d’âme : il doit choisir d’être parcimonieux plutôt que généreux, car le tort que cela peut causer à sa réputation et infiniment moindre que les dégâts que causerait à son action politique son désir de paraître généreux.
Le texte envisage l’objection possible de moralistes non encore satisfaits de sa démonstration, qui énumèreraient des cas historique pouvant servir de contre-exemples : « on me dira : ‘‘César parvint à l’empire à force de prodigalité.’’ » (p. 165). Il y bien des hommes politiques qui ont triomphé grâce à la prodigalité. Machiavel va alors s’efforcer de montrer que ces cas ne constituent pas une réelle objection :
- Jules César : il fut certes prodigue, mais pour prendre le pouvoir, et non lorsqu’il s’est agi de le conserver.
- des princes ont mené des campagnes militaires dans lesquelles ils distribuèrent maintes richesses à leurs soldats : ces largesses étaient financées essentiellement par les victoires sur l’ennemi et non avec l’argent de l’Etat. Mieux encore, Machiavel insiste sur le fait que ces princes avaient tout intérêt à agir ainsi s’ils voulaient être suivis par leurs troupes.
En d’autres termes : il faut être parcimonieux avec son argent (celui de l’Etat, obtenu par le prélèvement de l’impôt) ; il faut être généreux avec celui des autres (celui des victoires sur l’ennemi). Être généreux avec ses propres deniers est malhabile ; être lésineur avec l’argent des autres est un mauvais calcul qui terni la gloire du vainqueur.

En somme, contrairement à la réputation de libéral (de prince vertueux) qui finira toujours par se retourner contre le prince, celle de lésineur (de vicieux) ne soulèvera jamais le peuple contre son souverain, car ce ne sont pas les vices des hommes qui provoque la haine et le mépris mais tout simplement : la déception !