29 juin 2006

TES1, Notes sur le chapitre XVIII du Prince, de Machiavel.

Machiavel, Le prince, chapitre XVII.
Dans ce texte Machiavel nous explique la nécessité de savoir mentir en politique.


Dans la première partie, Machiavel commence par affirmer la nécessité du mensonge en politique ; et comme dans les précédents chapitres (XVI et XVII) il nous explique que dans l’idéal un prince devrait vouloir agir avec intégrité, en tenant ses promesses. Un bon prince ne demande pas mieux que d’être vertueux, de respecter les principes que nous impose de suivre la morale.
Toutefois les faits sont là : dans l’histoire des hommes, les princes qui réussissent à prendre et à conserver le pouvoir sont les plus « fourbes », c’est-à-dire ce qui ont su le mieux mentir, manipuler, tromper leur semblables. Aussi, même si, en droit, on attend de la part du prince qu’il soit un modèle d’honnêteté, en fait, ceux qui triomphent en politique sont ceux qui trompent comme ceux qui échouent sont ceux qui ont choisi d’être loyaux, honnêtes… Alors qu’on pose en principe que le prince ne doit pas mentir à ses sujets, on observe essentiellement des princes qui mentent.
On voit, encore une fois que morale et politique ne semblent pas s’accorder ; que dans ce domaine les vicieux l’emportent et les vertueux sont défaits.


La seconde partie du texte cherche donc à réfléchir aux raisons de cet état de fait. Pourquoi le mensonge est-il nécessaire en politique ? Machiavel nous propose une réponse précise à cette question.
Il commence par nous explique qu’un prince au pouvoir, pour triompher durablement des forces adverses et les soumettre à sa volonté dans le temps dispose de deux armes :
- la force ; elle est du domaine de la nature, c’est un processus dans lequel le puissance physique est déterminantes qui regroupe l’ensemble des conditions qui permettent d’infléchir mécaniquement la volonté du groupe adverse (un troupe de soldats bien entraînés et bien armés, par exemple).
- la loi ; elle est propre à l’homme et rendue possible par la culture, c’est une norme instituée qui règle les conduites d’un groupe d’autant plus efficacement qu’elle est légitime (c’est-à-dire considérée par le sujet comme l’expression de leur propre volonté et non de l’arbitraire du prince).
Telles sont les deux armes dont dispose le prince pour asseoir et conserver son pouvoir. Ces deux armes sont indissociables car, comme le dit bien l’auteur : « l’une sans l’autre n’est point durable ». En effet, le prince doit substituer la loi à la force, montrer au peuple qu’il obéit non à des soldats armées mais à des règles de vie ayant une valeur universelle. Mais la loi établie, il n’est pas question de désarmer les soldats, car sans la force, la loi ne pourrait s’exercer bien longtemps. En somme ces deux armes sont indissociables et constituent, ensemble, le fondement de l’Etat.

Mais la force elle-même peut être distinguée de deux façons :
- le Lion : c’est-à-dire la puissance qui permet de frapper ; l’ensemble des conditions matérielles qui permettent d’anéantir physiquement les forces adverses (l’armée)
- le Renard : c’est la puissance qui permet de détecter les pièges que les forces rivales cherchent à nous tendre (la ruse).
Là encore, ces deux facettes sont indissociables : séparées l’une de l’autre, la force militaire et l’intelligence des pièges que les autres cherchent à nous tendre seront insuffisantes pour conserver le pouvoir. Quel est donc, dans ce cas, le rapport entre le mensonge et la force de détecter les pièges des adversaires ? Pourquoi la fourberie (le mensonge) est-elle la qualité fondamentale du renard (le rusé) ?

La réponse à cette question apparaît avec la référence au déguisement : « toutefois il est bon de déguiser adroitement ce caractère, d’être parfait simulateur et dissimulateur » (p. 169). Machiavel veut nous faire comprendre, ici, que la meilleure façon d’éviter les pièges de nos adversaires est encore de les tromper sur nous-mêmes, de leur donner une image totalement illusoire de ce que nous sommes en réalité : un simulacre, un faux-semblant, afin de les pousser à frapper là où l’on n’est pas et n’atteindre ainsi qu’un reflet inconsistant alors qu’ils croyaient nous toucher. Au fond, la meilleure façon d’esquiver les coups de l’adversaire, puisqu’il est difficile de l’empêcher de frapper, est encore de le laisser frapper dans le vide. Pour cela il faut qu’il se laissent piéger par un ‘‘double’’.
Mentir consiste donc à produire des apparences qui nous protègent des coups des adversaires. Dans ce cas, le prince (en tant qu’il est Renard) ne doit jamais tenir à sa parole, puisque les mots qu’il emploie ne servent pas à affirmer sa volonté mais à produire une fiction décalée de ses véritables intentions. Les mots sont là pour déguiser et non pour révéler son caractère (ses intentions, ses forces, ses faiblesses, etc.). Il doit donc se servir de ceux-ci pour mentir, manipuler, dissimuler, produire des simulacres… Ce qui ne manquera jamais d’arriver, et de donner comme exemple le Pape Alexandre VI.


La dernière partie du texte nous renseigne à partir de cette analyse sur ce qui doit constituer le véritable souci du prince : non pas posséder les vertus que la morale exige de lui (on a vu que cela n’était pas efficace pour la conservation du pouvoir) ; non pas être vertueux mais seulement se donner le moyen de le paraître. Créer un personnage totalement imaginaire qui se présenterait comme vertueux et que les rivaux considèreraient comme le prince véritable.
- il vaut mieux ne pas l’être, parce que – nous l’avons vu – de telles vertus lui porteraient préjudice (voir les chapitres précédents).
- il vaut mieux seulement le paraître, parce que de simples apparences on peut tirer un grand profit (permettant au prince de réaliser ce qu’il vise en tant qu’il est Renard) comme tromper ses adversaires ou déjouer les pièges qu’ils pourraient lui tendre.
Les qualités du prince sont donc toujours des qualités empruntées en fonction des circonstances afin de paraître d’une certaine façon : celles qui lui assurent son triomphe politique. Le prince ne fait que « jouer » ce qu’il est aux yeux des autres (comme un personnage, un composition…).
Et si le prince ne se contente pas de jouer mais se met à vivre une certaine qualité (et qu’il se met à être ce qu’il doit seulement s’efforcer de paraître) alors, nous dit Machiavel, il faut qu’il s’arrange pour ne jamais l’être définitivement. Il lui faut savoir être autre à tout instant, en fonction des circonstances. Un prince qui agit vertueusement non parce qu’il joue un rôle mais parce qu’il agit conformément à sa nature, tout cela est « fort bien », selon l’auteur, s’il est capable de changer de nature.
En somme, ce que Machiavel recommande au prince est de n’avoir aucune nature et « disposer d’un esprit en mesure de tourner selon les vents de la fortune ». Dans ces conditions on comprend pourquoi il ne faut jamais se contraindre à tenir une promesse… Car ce que l’on a sincèrement déclaré dans certaines circonstances s’avère nul et non avenu si entre-temps les aléas ont poussé le prince à devenir un autre (abandonnant tout ce qu’il était) qui ne peut plus se reconnaître dans ce qu’il était précédemment !